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En Europe, le coût du CO₂ relance les tensions entre industrie et politiques climatiques

Kessar Adel

Le coût du carbone dans l’Union européenne alimente un débat croissant sur l’équilibre entre transition climatique et compétitivité économique. Plusieurs industriels et certains États membres contestent le fonctionnement du marché européen du carbone, estimant qu’il contribue à alourdir les coûts pour l’économie du continent.

La question se pose avec d’autant plus d’acuité dans un contexte d’incertitudes énergétiques, alors que la guerre au Moyen-Orient fait craindre une nouvelle hausse des prix de l’énergie en Europe. La Commission européenne s’est penchée sur le sujet vendredi, en amont d’un sommet des chefs d’État et de gouvernement consacré à la compétitivité de l’Union européenne, prévu le 19 mars à Bruxelles.

Créé en 2005, le marché européen des quotas d’émissions de carbone constitue l’un des principaux instruments de la politique climatique de l’UE. Ce système, connu sous l’acronyme ETS (Emissions Trading System), repose sur le principe du pollueur-payeur. Les producteurs d’électricité et plusieurs industries fortement consommatrices d’énergie, comme la sidérurgie, le ciment ou la chimie, doivent acheter des quotas pour couvrir leurs émissions de dioxyde de carbone.

Le prix de la tonne de CO₂ fluctue sur ce marché et se situe actuellement autour de 70 euros. Le volume total de quotas disponibles est progressivement réduit afin d’inciter les entreprises à diminuer leurs émissions. Dans le même temps, des quotas gratuits ont été attribués à certains secteurs pour accompagner leur transition, mais ces allocations doivent diminuer progressivement jusqu’à disparaître d’ici 2034.

Les critiques à l’égard du système se sont intensifiées ces derniers mois, dans un contexte économique marqué par la concurrence internationale et les tensions commerciales, notamment avec la Chine et les États-Unis. Plusieurs acteurs industriels, dont certains représentants de la chimie allemande, soulignent que les coûts de l’énergie en Europe restent nettement plus élevés qu’aux États-Unis et considèrent que le prix du carbone contribue à cette différence.

Les secteurs les plus énergivores ont récemment accentué leurs demandes, craignant une hausse supplémentaire des coûts dans le contexte géopolitique actuel. Parmi leurs revendications figurent notamment le gel du prix du CO₂ à partir de 2026 et le maintien des quotas gratuits au-delà de 2034.

Plusieurs États membres, en particulier ceux encore fortement dépendants des énergies fossiles comme la Pologne et la République tchèque, critiquent depuis longtemps ce mécanisme. Ces dernières semaines, l’Italie s’est également jointe aux appels à une réforme du système, évoquant la possibilité de suspendre temporairement le marché du carbone afin de le repenser. Rome plaide aussi pour une nouvelle réforme du marché européen de l’électricité, dont les prix restent largement indexés sur ceux du gaz.

La position de l’Allemagne apparaît plus nuancée. Le mois dernier, un appel du chancelier Friedrich Merz à réexaminer le mécanisme européen a contribué à une baisse du prix du CO₂ sur les marchés.

À l’inverse, plusieurs pays, notamment les États scandinaves et l’Espagne, défendent le maintien du système actuel, qu’ils considèrent comme un outil central de la transition climatique. Le président français Emmanuel Macron a également mis en garde contre le risque d’abandonner les objectifs climatiques au nom de la compétitivité, tout en reconnaissant que le coût du carbone représente un défi pour certaines économies d’Europe centrale et orientale.

Au sein même de l’industrie, les positions restent partagées. Certaines entreprises, comme le groupe EDF, s’inquiètent des conséquences qu’une remise en cause du système pourrait avoir sur les investissements déjà engagés dans la décarbonation et l’électrification.

L’Union européenne avait déjà prévu une révision du marché du carbone au cours de l’année 2026. Initialement envisagée pour l’été, cette réforme devait porter sur des ajustements limités du mécanisme. Mais la pression exercée par certains États membres et acteurs économiques pourrait conduire la Commission européenne à examiner des mesures plus larges.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, continue pour sa part de souligner les résultats obtenus par ce système. Depuis 2005, les émissions des secteurs concernés ont diminué de 39 %, tandis que leur activité économique aurait progressé de 71 %, selon les données avancées par l’exécutif européen.

La Commission travaille néanmoins à différentes options pour contenir les coûts de l’électricité et du carbone. Parmi les pistes évoquées figurent la prolongation de quotas gratuits en échange d’investissements dans la décarbonation ou encore des ajustements dans le calcul des quotas attribués à chaque secteur.

Selon certains spécialistes, une remise en cause complète du marché du carbone paraît toutefois peu probable. L’économiste Marc Baudry estime qu’une telle décision risquerait de pénaliser les entreprises ayant déjà engagé des investissements importants pour réduire leurs émissions.

En revanche, le projet d’extension du système au transport routier et au chauffage des bâtiments — connu sous le nom d’ETS 2 — pourrait être davantage remis en question. Déjà reportée de 2027 à 2028 à la demande de plusieurs États membres, cette mesure pourrait faire l’objet de nouveaux délais, voire être profondément révisée, selon plusieurs observateurs et diplomates européens

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