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L’Uruguay engage une croisade contre le dollar pour relancer son peso

Dans un pays où les citoyens ont l’habitude ancestrale de thésauriser en dollars américains, d’acheter immobiliers et véhicules avec cette devise, et où plus des deux tiers des dépôts bancaires sont libellés en monnaie étrangère, l’Uruguay choisit de défier la tendance régionale. Cette petite nation d’Amérique du Sud latine, connue pour sa stabilité relative, a lancé un processus déterminé de dédollarisation, visant à réduire sa dépendance au billet vert. Une initiative qui répond à des impératifs domestiques tout en s’inscrivant dans un mouvement mondial plus large de remise en question de l’hégémonie du dollar.

À la manœuvre, le président de la Banque centrale de l’Uruguay (BCU), Guillermo Tolosa, mène une campagne ambitieuse pour redonner ses lettres de noblesse au peso uruguayen. Pour lui, la dollarisation n’est plus un refuge sûr, mais un frein à la croissance économique et une source de vulnérabilité pour les épargnants et investisseurs. « L’attachement au dollar est un héritage des époques d’instabilité et d’hyperinflation du siècle dernier », explique-t-il, ajoutant que l’Uruguay a désormais surmonté ces turbulences grâce à une inflation maîtrisée et une politique monétaire crédible.

Une lutte ardue contre une habitude culturelle

La tâche est titanesque : près de 70 % des dépôts bancaires restent en dollars, faisant de l’Uruguay l’un des pays les plus dollarisés au monde après certains cas extrêmes comme le Panama ou l’Équateur. Le dollar est omniprésent – dans les distributeurs, les prix des biens durables, et même la psychologie collective de l’épargne. Pourtant, les autorités monétaires y voient un piège : cette dépendance limite la transmission de la politique monétaire, expose l’économie aux fluctuations du taux de change et prive le marché local de liquidités en peso.

Les mesures concrètes se multiplient. À partir de 2026, la BCU prévoit d’imposer des exigences de capital plus élevées sur certains prêts en dollars, tout en supprimant les réserves obligatoires sur des dépôts en pesos pour inciter les banques à prêter davantage en monnaie nationale. D’autres outils sont à l’étude : obligation d’afficher les prix en pesos, même pour les transactions internationales, ou encore ajustements des encajes (réserves obligatoires différenciées). Tolosa plaide aussi pour une campagne de communication afin de convaincre les Uruguayens que saver en dollars leur fait perdre du pouvoir d’achat – les comptes en dollars ayant perdu la moitié de leur valeur réelle en deux décennies.

À contre-courant de l’Argentine voisine

Ce virage uruguayen tranche radicalement avec la politique de son grand voisin argentin. Là-bas, le président Javier Milei promeut une dollarisation accrue, allant jusqu’à évoquer la suppression pure et simple du peso. Buenos Aires voit dans le dollar un salut face à l’hyperinflation chronique ; Montevideo y décèle au contraire un risque non maîtrisé. Cette divergence illustre les chemins opposés pris par deux économies autrefois synchronisées.

Un écho à un déclin mondial lent du dollar

L’effort uruguayen s’inscrit dans un contexte global où la domination du dollar s’effrite progressivement. Bien qu’il demeure la monnaie reine du commerce international et des réserves, sa part dans les réserves des banques centrales a chuté de plus de 70 % au début des années 2000 à environ 57 % en 2025, selon les données du FMI. Tensions géopolitiques, sanctions, déficits américains cumulés et émergence d’alternatives (yuan, accords bilatéraux en monnaies locales) poussent de nombreux pays à diversifier.

Même à la BCU, le mouvement est visible : la proportion d’actifs en dollars dans les réserves a reculé de 90 % à 84 % en quelques mois sous Tolosa. Un signal fort.

Vers une nouvelle ère monétaire ?

Nul ne prédit la fin imminente du dollar, ni une dédollarisation brutale en Uruguay. Mais ce qui se joue à Montevideo préfigure un basculement des mentalités : de l’acceptation aveugle du dollar à une évaluation lucide de ses risques. Dans un monde en route vers une pluralité monétaire accrue, l’Uruguay, petite nation pragmatique, pourrait montrer la voie en refusant de lier son destin à une seule devise, fût-elle la plus puissante.

La question n’est plus de savoir si le dollar chutera, mais combien de pays réduiront leur dépendance avant que cela ne devienne une impérieuse nécessité.

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